Guillaume & Stéphane Malandrin
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Bio
Tandis que Guillaume suivait des études d’image à l’Insas en Belgique, et réalisait ses premiers films en solo, Stéphane étudiait la philosophie à Paris. Il y a dix ans, ils ont décidé de travailler ensemble, mélangeant parfois leur tâche au point de vouloir cosigner Où est la main de l’homme sans tête. Guillaume est également producteur au sein de La Parti Production. Et Stéphane écrit des livres pour enfants. InterviewPourquoi ce titre aussi compliqué et bizarre ?Guillaume : Parfois, il arrive qu’on se réveille avec une phrase qui n’a a priori pas de sens et qu’on ressasse toute la journée. Le titre pourrait être la phrase avec laquelle Eva sort de son coma. Elle ouvre les yeux et elle a cette phrase bizarre dans la tête. A priori, ça n’a pas de sens, et c’est justement cette absence de sens qui la perturbe. Elle sait qu’elle possède une clé, mais elle ne sait pas encore pour quelle porte. C’est le début de son angoisse. Il y a quelque chose de comique dans ce titre, or votre film ne l’est pas du tout ! Guillaume : Il faut que les spectateurs le sachent : Où est la main de l’homme sans tête n’est pas une comédie ! Même s’il y a des gens qui rient, spécialement ceux qui apprécient le petit théâtre de la cruauté qui passent sous le récit. Mais de prime abord, non, ce n’est pas drôle du tout, c’est même plutôt un film stressant ! Stéphane : Le titre est une injonction, c’est à dire un ordre, l’ordre de trouver la main d’un homme sans tête. Ça ne veut rien dire, et c’est justement le problème. Car Eva est habituée à recevoir des ordres qui veulent dire des choses. Elle est championne olympique de plongeon de dix mètres. Son père passe son temps à lui donner des ordres utiles et intelligibles : des ordres qui lui permettent de se perfectionner. Là, pour la première fois de sa vie, elle reçoit un ordre absurde, un ordre qui parle d’un homme amputé et décapité ! Le film raconte l’amour « dévorant » d’un père-coach pour sa fille sportive, jusqu’à la nausée et la terreur, et sa particularité est d’être un thriller en même temps qu’un drame psychologique. Guillaume : En effet, c’est un drame familial et psychologique qui avance sous le masque du thriller. Pourquoi ? Parce que nous adoptons le point de vue de notre personnage principal, Eva, qui traverse un thriller… alors que c’est surtout un drame personnel ! Certains spectateurs pourraient trouver votre film « complexe ». Stéphane : Vous connaissez l’histoire du Grand Sommeil de Hawks ? Pendant qu’il tournait, il a appelé William Faulkner qui avait écrit le scénario pour lui demander si l’un des personnages était assassiné ou s’il se suicidait. Perplexe, Faulkner a dit qu’il n’en savait rien. Il a appelé Chandler, qui était l’auteur du roman original. Il lui a demandé si le type mourait ou se suicidait. Et Chandler a répondu qu’il n’en savait rien non plus ! (rires) Autrement dit, le seul vrai narrateur d’une histoire, c’est le lecteur. C’est lui qui assemble, recoupe, associe, construit, tire des conclusions. Pour le cinéma, c’est la même chose. Il n’y a que le type qui est mort qui sait le fin mot de l’histoire… et le spectateur ! car il est le seul en vie ! Même l’auteur est mort ! Guillaume : D’habitude, dans les films, les gens qui cherchent à résoudre des énigmes ont toujours quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui leur permet de faire la synthèse, de faire le point, et de dire aux spectateurs : « voilà, à ce moment du film, on en est là, et maintenant, on va chercher dans cette direction ». C’est un code qui permet l’identification. Nous, on a une femme qui est seule, et qui est perdue. Non seulement elle n’a personne à qui parler, mais en plus elle n’ose même pas se formuler clairement les choses. Elle est perdue. Et le spectateur partage ce sentiment de perdition. Non seulement il assiste à son désarroi, mais il l’expérimente physiquement. Le personnage devient le véhicule dans lequel il est invité à voyager. C’était ça, notre pari. Stéphane : Mais il faut que les spectateurs sachent une chose : le voyage a une bien une destination, une destination très précise, les choses ne sont pas compliquées par plaisir, elles le sont parce que toute vraie révélation est un processus compliqué ! Guillaume : Le film fonctionne un peu comme une analyse psychanalytique. On s’en est rendu compte après-coup. A la fin, il y a une révélation. C’est un éblouissement. Elle sait. Et le spectateur sait enfin. En une seconde, une image, tout bascule. Le puzzle se construit. Tout prend sens. Elle sait ce qu’a fait son père, ce qu’elle a fait, elle ; ce que son frère aîné a fait. D’où vous est venue l’idée du film ? Guillaume : Il n’y a pas eu « d’idée » proprement dite. Stéphane : On est contre les idées ! Comme disait Céline, « des idées, il y en a plein les dictionnaires ». Guillaume : On ne réfléchit pas en terme de « pitch » ou de « concept »… mais en terme d’envies. C’est quoi notre envie ? Notre désir ? Pourquoi est-ce qu’on devrait faire ce film ? Pourquoi pas celui-là ? Pourquoi une femme ? Cette femme ? Pourquoi elle? On s’est comporté un peu comme des entomologistes devant des insectes. On a passé des centaines d’heures à observer notre personnage, à le faire aller dans tous les sens, pour voir comment il réagissait, ce qui lui convenait, ne lui convenait pas. Et finalement, en appréciant ses mouvements, une histoire s’est construite. Stéphane : On a inventé le personnage avant d’inventer l’histoire. Et on a inventé le titre avant d’inventer le personnage. C’était ça notre envie initiale. Ce titre. Guillaume : Stéphane avait rêvé qu’il avait perdu sa main dans l’eau et qu’il venait me demander de l’aider à la trouver, et on est parti de là. On a mis deux ans, je crois, à nous rendre compte que c’était en fait une histoire de deuil. Il y a une perte indicible. Et cette main coupée est le signal physique d’un arrachement psychologique, affectif, intime. Après, on a encore mis quelques années à bâtir l’intrigue qui est une sorte de construction architecturale baroque. A ce propos, pourquoi la Basilique de Koekelberg ? Guillaume : Un jour, on est entré dans la Basilique de Koekelberg, sur les hauteurs de Bruxelles, et on s’est dit : « wah… on doit faire un film pour elle ». On a écrit le film pour cette basilique qui est la cinquième plus grande basilique du monde, et qui trône sur Bruxelles comme un gros gâteau de crème pâtissière verte abandonné de tous, car personne n’y va jamais et tout le monde la déteste ! Stéphane : Nous, on lui voue un véritable culte ! Depuis qu’on a envie de faire Où est la main, on y va dix fois par an ! Et comme on a mis six ans à monter le film, on est devenu de véritables pèlerins! Guillaume : Elle a été presque plus importante que le rêve de Stéphane, parce que sans elle, il n’y aurait pas eu de thriller ! Comment ça ? Stéphane : Quand on la voit, on sait que ça va faire peur ! On voulait faire un film drôle, mais avec elle… c’était pas possible ! Tout ce qu’on avait à faire, c’était nous inspirer de ce qu’elle raconte. Et que raconte-t-elle ? Guillaume : La solitude, le vertige, la marque écrasante du père, la mort… Brrr… ! On sent que le clocher de Vertigo vous a marqué ! Stéphane : Vertigo est le premier « film-cerveau », le film-cerveau c’est un peu notre obsession générale dès qu’on se met à réfléchir à une histoire. Vertigo c’était certainement une de nos nombreuses sources d’inspiration. On est un peu aussi du côté de Rosemary’s Baby de Polanski ? Stéphane : Encore un film-cerveau, oui ! C’est un film qu’on a beaucoup revu à l’écriture, mais on a aussi beaucoup revu Opening Night de Cassavetes : ce sont deux films qui racontent le passage de l’autre côté du miroir d’une femme à un moment crucial de sa vie. La première parce qu’elle devient mère, la seconde parce qu’elle entre dans la vieillesse. La notre cesse d’être l’icône immortelle de son père. C’est un processus d’arrachement qui se fait dans la terreur, parce qu’au-delà de ça, il y a un monde qu’elle ne connaît pas. Que fait une championne olympique lorsqu’elle arrête, et qu’elle a commencé depuis l’âge de cinq ans avec son papa ? Comment le regarde-t-elle à ce moment-là? Guillaume : On voulait raconter l’histoire d’une jeune femme qui se libère de l’image sublime dans laquelle son père l’a enfermée, sous la forme d’un film d’angoisse. On avait envie d’avoir peur avec elle, de perdre pied avec elle, et de se réveiller avec elle après un cauchemar qu’on aurait vécu avec elle ! On pense aussi à Lynch. Guillaume : Oui ! Aujourd’hui la référence pour la critique est Lynch. On aime rappeler qu’avant Lynch, il y a parmi les maîtres incontournables : André Delvaux, Roman Polanski, Luis Buñuel, Kubrick, etc… Tous ont creusé dans le même trou : celui de l’inconscient, de la folie… Ce sont des cinéastes qui ont choisi d’ouvrir la boîte de Pandore, et de ne pas avoir pas de pousser la narration cinématographique en dehors du réalisme. Lynch travaille avec ce qu’il appelle les « poissons des profondeurs », ceux qu’on doit aller pêcher avec une très longue ligne. Et c’est vrai qu’on aime aussi beaucoup ces poissons-là, peut-être aussi parce que nos parents sont psychanalystes et qu’ils nous ont très tôt fait apprécier les joies de l’inconscient. Et le fantastique ? Stéphane : Le fantastique, c’est l’intrusion de l’irréel dans le quotidien. On en fait tous l’expérience dans notre vie, à un moment ou à un autre, quand on croit « voir » ou « entendre » des choses, alors que ces choses n’existent pas. Ça arrive dans des moments de fatigue intense, ou de grand stress : une porte claque et elle n’était pas ouverte ; quelqu’un marche et il n’y a personne ; quelqu’un qu’on n’a pas du tout envie de voir arrive et ce n’est pas lui ! Et tous ces événements ne surgissent pas par hasard : ils nous désignent, ils parlent de choses qui se passent dans notre cerveau, dans notre chair, peut-être inconsciemment. C’est très freudien. Pourquoi dites-vous que la psychanalyse a un rapport avec votre film ? Stéphane : Descartes pense que l’esprit humain est centré autour de sa conscience. Freud pense que l’esprit humain n’a pas de centre, qu’il est en quelque sorte toujours décentré. Soit par ses pulsions, soit par les choses qu’ils refoulent, soit par l’exercice même de l’interdit. Où est la main de l’homme sans tête est un film sur un esprit humain qui fait l’expérience, assez violente, de son décentrage. Tout à coup, boum ! y’a de l’inconscient qui arrive. Et la vie tellement réglée, tellement organisée, tellement centrée de cette jeune femme, Éva, devient un cauchemar. Et puis c’est une relation père / fille… donc quelque part… c’est un peu oedipien… même si on a d’abord et surtout voulu faire un thriller. Et le casting ? Guillaume : On doit dire qu’on est particulièrement fier et heureux d’avoir travaillé avec Cécile de France et Ulrich Tukur. Ils incarnent plus que leur rôle, ils incarnent la relation, l’entre-deux père / fille qui était vraiment difficile à mettre en scène, et auquel ils ont su donner corps. À chaque fois que je vois la scène où Peter / Ulrich Tukur, sur un parking d’autoroute, dit enfin la vérité à Éva / Cécile de France, j’en ai la chair de poule. Comment avez-vous convaincu Cécile de France de faire le film ? Guillaume : Cécile de France a lu une première version en 2001. Elle a immédiatement accepté. On a mis six ans à trouver le financement, mais elle a été très fidèle et très engagée sur le projet. Le tournage s’est très bien passé avec elle, d’ailleurs vous ne l’aurez jamais vue comme ça ! Elle révèle vraiment le côté obscur de sa force. C’est un volcan noir ! Et Ulrich Tukur ? Stéphane : On adore Ulrich Tukur ! C’est notre idole ! (rires) Il est tellement drôle à vivre qu’on se désole de lui avoir offert un rôle si noir et si méchant ! On l’avait vu dans Amen de Costa-Gavras et Guillaume tenait absolument à avoir un père qui soit étranger, afin de raconter le multilinguisme de ce pays, la Belgique, et la diversité de ses langues et de ses cultures. Guillaume : En ce sens, c’est vraiment un film belge ! |



